Gaz de schiste (1): On a-tu vraiment besoin de ça?

À tous les premiers lundis du mois, au Musée de la civilisation, la radio de Radio-Canada organise un débat sur un sujet de l’heure. Hier soir: « Gaz de schiste, éolien, uranium, pétrole: faut-il toujours dire non? ». Y étaient invités pour en débattre: Françoise David de Québec solidaire, Serge Fortier du Comité de vigilance sur les gaz de schiste de Lotbinière-Bécancour, Jean-Yves Lavoie, président fondateur et chef de la direction de Junex et moi-même.

Belle occasion de me saisir d’un sujet chaud. Hmmm. Pas évident. Par où commencer? Qui dit vrai? La première chose qui saute aux yeux est l’incroyable légèreté avec laquelle le gouvernement du Québec traite de la question, mais j’y reviendrai.

Pour l’instant, ce qui m’apparaît plus important que de relever encore une fois le laisser-aller, la négligence et l’incompétence du gouvernement Charest (Alain Dubuc parlera d’incurie politique) et de notre fonction publique (lire Michel Hébert ici) , c’est de prendre quelques instants pour répondre à la question fondamentale que nous posent les artistes du Québec:

On a-tu vraiment besoin de ça?

Selon la prestigieuse revue The Economist, la question surprend. À un moment où tous les pays visent l’indépendance énergétique – le gaz naturel compte pour 12,5% du bilan énergétique du Québec – et où l’on cherche à remplacer des formes d’énergies plus polluantes par des énergies à plus faible émission de gaz à effet de serre, le Québec « choke », en bon français.

En effet, selon Gaz Métro, le gaz naturel émet 30% moins de gaz à effet de serre que le mazout et le Québec est le « champion canadien » de la consommation de mazout – 40% de tout le mazout au pays. N’y aurait-il pas là une belle opportunité de convertir nos industries gourmandes en mazout à une autre forme d’énergie plus « propre »?

Qu’importe. Il semble que le Québec soit beaucoup plus à l’aise d’exploiter un autre filon: celui de la péréquation canadienne. (lire Pierre Duhamel « Ne dormons pas au gaz« )

Et pourtant! Ne serait-il pas intéressant que les Québécois se donnent au moins la chance d’évaluer cette opportunité? Ne pourrions-nous pas, pour une fois, substituer à une « culture du non », une culture du « oui, mais… à certaines conditions »?

Peut-on à la fois s’indigner de la trop grande place qu’occupe l’État dans l’économie québécoise – 48% selon SECOR – et refuser systématiquement des investissements privés?

Alors à la question « On a-tu vraiment besoin de ça? », je réponds « Oui ». Pas n’importe comment et à n’importe quel prix, vous me direz, mais la réponse est sans équivoque: « Oui ».

Je ne vous rappellerai pas l’état déplorable des finances publiques du Québec; vous connaissez déjà les chiffres. Rappelons-nous seulement que la semaine dernière, le ministre Raymond Bachand confirmait qu’il n’avait pas le contrôle sur la colonne des dépenses gouvernementales. À titre d’exemple seulement, une croissance de 7,2% de la santé au lieu du 5% prévu. C’est énorme!

Et puis, il y a bien eu cette étude du Conference Board qui, à titre indicatif, nous servait quelques projections. D’ici 20 ans, si nos gouvernements poursuivent sur la même voie, 85% du budget du Québec ira à la santé et au service de la dette! (Lire Joseph Facal, « La goutte« )

Voilà pour les motifs économiques. Mais il y a plus dans la question « On a-tu vraiment besoin de ça ». Je dirais même quelque chose de sournois et de quasi-malhonnête, parce qu’elle sous-entend qu’on n’aurait pas DÉJÀ besoin de ça!

Car la réponse à la question, c’est bien celle-là: On a DÉJÀ besoin de ça!

En effet, comment peut-on dire qu’on n’a pas besoin de songer à exploiter notre propre gaz naturel lorsque cette filière représente plus de 10% de notre consommation d’énergie?

Non. La véritable question qu’auraient poser les artistes et les partisans du non-développement du gaz de schiste, s’ils avaient été vraiment honnêtes, est la suivante:

A-t-on VRAIMENT besoin de DÉVELOPPER cette ressource chez-nous? Autrement dit: pourquoi ne pas continuer de consommer du gaz naturel tout en en faisant assumer les risques par d’autres populations, dans notre cas, par les provinces de l’ouest canadien?

Il semble donc que pour nos Steven Guilbeault, ce qui est acceptable pour d’autres provinces l’est moins pour le Québec. Que d’autres provinces produisent et exploitent une ressource que consomme le Québec est une formule magique. Que les autres produisent, que leurs émissions de GES augmentent, la vie est belle au Québec, car au Québec, « on est verts »!

N’y a-t-il pas là quelque chose de foncièrement et moralement répréhensible? Surtout que les mêmes personnes qui souffrent de « nonisme » ne se gênent pas pour reprocher aux autres leurs mauvaises conduites en matière de GES!

Alors quittons deux secondes les motifs économiques et amenons-nous sur le terrain de la responsabilité. Dites-moi: de quel droit pouvons-nous refuser de développer une ressource dont on a besoin ici et maintenant tout en acceptant que d’autres en assument les risques, les désagréments et une diminution de leur qualité de vie? Notre qualité de vie vaut-elle plus que la leur?

En supposant qu’il soit payant et possible de développer la ressource dans le respect des citoyens propriétaires des terrains, des municipalités et de l’environnement, ne devrions-nous pas au moins nous donner la chance d’examiner la question?

Je pense que oui. Poursuivons donc l’analyse.

À venir: Gaz de schiste (2): L’insoutenable légèreté du gouvernement québécois

______

(Cliquez ici pour visionner la vidéo des artistes et une parodie qui en a été faite, et ici pour connaître ce qu’en pense un ancien ministre de l’Environnement, Jacques Brassard)

14 réflexions sur “Gaz de schiste (1): On a-tu vraiment besoin de ça?

  1. Il ne faudrait pas mélanger toutes les formes d’opposition au développement. Personnellement, j’ai de beaucoup réduit ce que je consomme. Nous en sommes rendus là. Moins consommer et choisir ce qui favorise l’économie locale (par exemple le transport en commun plutôt que l’automobile, les produits alimentaires locaux en plus grande proportion que ceux venant d’ailleurs, etc.), c’est un projet de société positif. Les gens ne font pas que dire non, ils ont aussi envie de dire oui à autre chose. Moins consommer d’énergie en fait aussi partie. Ce n’est pas une culture du non, c’est une autre culture du oui.

  2. Pingback: lacapitaleblogue.com | links for 2010-12-07

  3. « De tous les gouvernements despotiques, il n’y en a point qui s’accable plus lui-même, que celui où le prince se déclare propriétaire de tous les fonds de terre, et l’héritier de tous ses sujets. Il en résulte toujours l’abandon de la culture des terres ; et, si d’ailleurs le prince est marchand, toute espèce d’industrie est ruinée.

    Dans ces États, on ne répare, on n’améliore rien(89). On ne bâtit de maisons que pour la vie(90), on ne fait point de fossés, on ne plante point d’arbres ; on tire tout de la terre, on ne lui rend rien ; tout est en friche, tout est désert.

    Pensez-vous que des lois qui ôtent la propriété des fonds de terre et la succession des biens, diminueront l’avarice et la cupidité des grands ? Non : elles irriteront cette cupidité et cette avarice. On sera porté à faire mille vexations, parce qu’on ne croira avoir en propre que l’or ou l’argent que l’on pourra voler ou cacher. »

    Montesquieu

  4. Bien sûr que ceux qui nous sortent le spectre des « GES » sont mal placés de brailler devant le gaz de schiste vs le mazout, ce qui n’empêche pas qu’on nous traite de façon cavalière sous le principe d’avoir été élus, même si beaucoup de citoyens n’ont pas voté.

    Ce non respect du droit de propriété des citoyens, contrairement à celui des compagnies parce que créateurs de jobs et richesses et capacité de se défendre, me pu au nez. De toute façon, il me semble que nous sommes notre propre boss ou compagnie. Par quel tour de magie ou du St-esprit faut-il que l’exploitation primaire des richesses doit se faire automatiquement là où il y a des habitations?

    On pourrait arguer que sous le Ministère de l’environnement, le gouvernement nous garantie la sécurité, sauf que lorsqu’on voit ce qui se passe à Shannon, ya de quoi être sceptique. Sans oublier le dossier de la listériose dernièrement qui consista plus à emmerder les commerçants qui n’avaient rien à y voir.

    Maintenant parlons de cette fameuse création de richesse sous le couvert de « l’économie ». Comment se fait-il que malgré tout les taxes augmentent? Le dernier budget de notre très « économe » ministre des finances qui décida de couper sur l’achat de chaussures pour des lunettes le prouve allègrement: Hausse des revenus à tout prix et gaspillage perpétuel. Nul question d’aborder une réforme fiscale avec un taux unique d’imposition et la disparition d’exonération à n’en plus finir…

  5. Mme. Marcotte,

    Je comprends très clairement une partie de votre argumentation que je partage mais je crois que vous faites preuve d’un peu de naïveté en pensant que nos politiciens (ceux que les Québécois considèrent comme aussi crédibles que des « vendeurs de chars de seconde main »!!!) emploieraient ce nouvel argent pour diminuer nos souffrances (déficits récurrents, dette insupportable, sous-financement de tous les ministères, etc.).

    Nos politiciens emploieront plutôt ces nouveaux fonds à la seule activité pour laquelle ils sont programmés: se faire réélire en gaspillant cet argent, POINT!

    De là ma position d’être CONTRE toute nouvelle source de revenu pour les politiciens. C’est, selon moi, la seule façon de les forcer à reprendre le contrôle de nos finances et de se questionner sur le rôle de l’État. S’ils ont accès à de nouvelles recettes, soyez assurée qu’ils nous trouveront d’autres « besoins essentiels » dont nous ne soupçonnons même pas l’existence aujourd’hui.

    • Je suis d’accord. Vous verrez avec mon prochain texte que je suis moins naïve que vous ne le croyez. Je suis plutôt de la tendance « Starve the Beast » 😉

  6. Vous avez raison Madame Marcotte. Trop d’écolos sont devenus intolérants. À la limite il faudrait supprimer tous les humains pour que la nature soit belle et intacte. La « belle » affaire.

  7. Je dis oui au gaz de Schiste comme a toutes formes d’exploitation des ressources naturelles que nous possedons. Mon problème est fasse a l’empressement des compagnies, par rapport au consequences environemenetales, mais nous devons etre conscient que toute forme d’exploitation apporte un risque et que ca prend un lot de normes pour encadrer les compagnie. De ce coté je crois que nous pouvons facilement arriver à minimiser les risques, mais c’est une question plus générale qui m’importe mille fois plus c’est notre politique de redevance. Je trouve que peu de gens en font état et ca devrait devenir un cheval de bataillle de premiere ligne face à l’exploitation des richissesses naturelles, autant les mines, les forets et autres… Il faut relancer ce debat sur la place publique car en termes net ( on se fait fourrer ) par dessus par dessous partout….Je ne comprend pas pourquoi ca n’est pas apporté et expliqué clairmenet au peuple…ca créerait un soulevement et des haut le coeur…
    Il est clair que nous avons besoin de recevoir nos dotes face a nos ressources et l’empressement des compagnies semble motivée par la faiblesse de notre politique de redevances qui actuellement est toute a leur avantage et si les compagnies menacent des partir .. alors qu’elles partent…les ressources sont ICI…

  8. « pas à n’importe que prix! » … combien de fois ais-je entendu cette phrase, surtout sur les ondes de RDI et Radio-Canada!…mais il y a un problème avec cette phrase: elle est polarisée, unidiectionnelle. On l’applique toujours dans un sens écologique, voire écologiste. Oui à çi ou à ça mais pas à n’importe quel prix, et le prix qu’on sous-entend, est bien sûr un prix environnemental, un dommage à l’environnement soi-disant irréversible, irréparable. Je m’inscris en faux sur cette polarisation et demande qu’on commence, dans tous dossier de développement de ressources naturelles comportant des risques environnementaux, à prononcer la phrase suivante : OUI! à la protection de l’environnement, mais pas à n’importe quel prix, le prix ici étant en termes de jobs non créés, d’économie stagnante ou en décroissance et de dépendance à la péréquation.

    • Je suis d’accord Reynald. Le non-développement a aussi un prix et cela a été ma grande conclusion de fin de soirée au débat de « Participe présent ». Cela dit, je trouve qu’on manque encore beaucoup d’information et je suis incapable de trouver quelqu’un qui va me dire que ça peut être payant pour qui que ce soit! Y’a un maudit problème.

    • J’adore: « OUI! à la protection de l’environnement, mais pas à n’importe quel prix »

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