Réforme Barrette: Ça ne peut pas être juste ça

BarretteProjetDeLoi10Il serait pratiquement impossible d’imaginer que le projet de loi no 10 aurait vu le jour si ce n’avait été de la personne qu’est Gaétan Barrette. Imaginez n’importe quelle autre personne à la tête du ministère de la Santé et des services sociaux, les inquiétudes auraient déferlé; médias et partis d’opposition se seraient déchaînés. Allez, faites un effort! Prenez n’importe quel autre député, tous partis confondus, et nommez-le ministre de la Santé…

LE GRAND PATRON

En effet. Si le projet de loi no 10 est adopté, le ministre de la Santé sera responsable de 56% des dépenses de programmes au Québec (près de 70% prévu d’ici 15 ans) et de 9% de son PIB. Désormais, il sera responsable non seulement en qualité de législateur et ministre; il agira bel et bien comme Chef des opérations. Ce n’est pas rien. Je vous présente Hydro-Santé à la tête de laquelle se trouve un ministre.

Gaétan Barrette nommera tous les membres des conseils d’administration des CISSS (Centres intégrés de santé et services sociaux), leurs présidents directeurs généraux et pourra intervenir directement dans l’organisation des soins.

À cela, il y a bien sûr des avantages et des inconvénients.

Le gars connaît le système de santé. Il est passionné, résolu, entêté, intimidant et visera à obtenir ce qu’il veut contre vents et marées. Médecin spécialiste, l’hospitalocentrisme du système de santé québécois lui va bien. Aucune bagarre idéologique en vue à court terme. On continue de miser sur l’État payeur unique et on ne sait plus trop à quoi s’en tenir pour ce qui est des centres médicaux spécialisés (CMS) privés du temps du ministre Couillard.

Le risque? Que l’histoire se répète. Qu’on réalise pour une Xième fois qu’il ne s’agit pas de rebrasser les structures administratives pour « sauver le système de santé » des virus qui le rongent. Qu’on réalise trop tard les effets pervers d’une plus grande politisation du système (imaginez la série de nominations politiques lors d’un changement de gouvernement pour renouveler les C.A. et PDG des 28 CISSS!) Qu’on sous-estime encore une fois les coûts d’une nouvelle génération d’outils informatiques, etc.

Cela dit, réduire la bureaucratie et éliminer un palier de gouvernance où personne n’était responsable de rien, s’imposait. Frondeur, Gaétan Barrette a le luxe de ne pas avoir à démontrer par la voie d’un projet pilote (dans une région par exemple) la faisabilité et la valeur ajoutée de ce qu’il propose. Tout est une question de « timing », comme on dit. L’ADQ de jadis et la CAQ d’aujourd’hui ont fait leur boulot. Les esprits étaient prêts, les bureaucrates ont tué leurs hôtes; les voici maintenant orphelins mais néanmoins protégés par leur sécurité d’emploi.

Enfin, il semble bien que Gaétan Barrette ait, pour l’instant, carte blanche. Réussira-t-il? Au fait, comment en jugera-t-on? « Nous sommes dans un changement culturel », nous dit le ministre. On espère qu’il entend par là qu’il y aura dorénavant des C.A. responsables, des PDG responsables et des chefs de départements responsables qu’on pourra « clairer » si les résultats attendus (les connaît-on?) ne sont pas au rendez-vous.

Cela dit, la réforme strictement administrative proposée dans le projet de loi no 10 ne résoudra pas le problème fondamental du financement de la santé: celui de maintenir la croissance des coûts à celui de la croissance du PIB.

« Nous ne sommes pas dans une simple manoeuvre budgétaire mais dans un changement culturel », selon Gaétan Barrette. Il a bien raison. Il n’est pas dans une manoeuvre budgétaire du tout. Gain budgétaire de l’opération: Zéro.

Le véritable pari? Que le mandat Barrette se traduise par des gains d’efficience qui permettent au gouvernement Couillard de limiter en deça de 3% la croissance des dépenses publiques de santé et services sociaux. Voilà le véritable résultat attendu. Confondra-t-il les sceptiques, notamment l’agence DBRS, qui peine à y croire?

Le ministre a choisi de débuter par une réforme administrative qui plaît et qui ajoute à son crédit politique. Y manquent les aspects reliés à l’accès aux médecins de famille, au suivi des maladies chroniques et aux soins de longue durée. On lui souhaite bonne chance pour la suite.

Mais tout cela dit, je demeure convaincue qu’il viendra un temps où le couple Barrette/Couillard réalisera l’inéluctable. Malgré tous les efforts de réingénierie du système de santé, l’introduction des meilleures pratiques de gouvernance et toute la bonne volonté des soignants, on réalisera que l’État payeur unique ne suffira pas.

Qu’on le veuille ou non, le secteur de la santé et des services sociaux est appelé à prendre une part plus importante encore dans l’économie. Et cela, partout dans le monde occidental.

Un scénario plausible prévoit que les dépenses publiques en santé augmenteront de 31,3 G$ à 61,1 G$ de 2013 à 2030, passant de 8,4 % à 13,5 % du PIB et de 42,9 % à 68,9 % des revenus totaux du gouvernement du Québec. – Étude du CIRANO, 2013

À moins qu’on veuille que près de 70% des dépenses de programmes du gouvernement aillent à la santé d’ici 2030, une réflexion structurelle (et non pas essentiellement organisationnelle) s’impose: celle de revoir la couverture publique de l’assureur public, de miser sur la mixité de la pratique médicale et sur l’apport du secteur privé (à but ou non lucratif).

J’avoue. On n’y est pas. Mais de la même façon qu’il y a seulement quelques années, le ministre de la Santé de l’époque Philippe Couillard défendait bec et ongles les agences de santé, on y arrivera bien un jour.

Pour l’instant, Gaétan Barrette a la foi qu’il peut optimiser, fluidifier, réparer et alléger un système de santé qui refuse de se moderniser et d’emprunter les meilleures pratiques observées dans le monde. Il n’est pas le premier à y croire. S’il réussit, il sera sûrement un bon candidat pour être Président-Chef des opérations d’une future Hydro-Santé qu’on pourra éventuellement dépolitiser.

Mais s’il ne réussit qu’à rationner davantage les services, faute de s’en prendre aux dogmes de l’État payeur unique et de l’État producteur/syndiqué en toutes circonstances, ce n’est pas lui qui y perdra au change, mais les patients qui l’ont cru.

14 réflexions sur “Réforme Barrette: Ça ne peut pas être juste ça

  1. Rassure-toi Joanne, c’est le Fonds monétaire international qui finira par nous dire comment dépenser notre argent, foi de Grec! Les politicos pourront nous dire qu’ils ont tout fait pour maintenir le Modèle québécois mais malheureusement, nos prêteurs ne sont plus d’accord…

  2. On a plus de médecins par habitant au Canada que n’importe oû dans le monde. C’est aussi vrai au Québec. Il faut empêcher les jeunes médecins de pratiquer à temps partiel. Il faut rendre la rémunération tellement peu attrayante en bas d’un certain niveau que les nouveuax médecins cesseront de se faire juste une belle petite clientèle pas trop lourde en cas chroniques. Ne vous méprenez pas, c’est ce qui se passe.

    Il faut revoir de fond en comble les critêres d’accés aux facultés de médecine. On doit revenir à 50/50 homme femme. C’est l’éléphant de 3 tonnes dans la salle dont personne ne veut parler.

  3. Ouf! me voilà rassurée.. de vous voir de retour sur votre blogue.

    Votre approche singulière des enjeux du Québec est utile plus que jamais pour approfondir la réflexion.

    J’ai beaucoup aimé le passage du Dr Barrette sur le plateau de TLMEP.. Il en impose même en terrain hostile.

    Il faut souhaiter qu’il réussisse à moderniser notre système de santé..

    S’il échoue les patients qui l’auront cru y perdront non seulement au change mais leurs illusions.

    Car l’alternative messianique qui s’annonce n’inspire rien de plus enchanteur. le déni sur l’état des finances du Québec et le mirage d’un modèle québécois à perpétuer.. (PKP’ le Devoir)

    J’ai lu le lien de Richard Sagala.. Je vois dans ce commentaire une autre raison d’espérer en la volonté sincère des Libéraux d’agir.. reste que ce sera le choix des méthodes qui sera déterminant..

  4. J’ai confiance en M. Barrette. Si quelqu’un peut changer la personnalité de ce système de santé, c’est lui. Il devra cependant penser que pour changer une culture, il faut (voire «clairer») certaines. es gens, même s’ils ont la sécurité d’EMPLOI.

  5. Le succès serait de s’assurer que les patients soient bien traités et alors en meilleure santé…il nous faut que nos citoyens se prennent en main et soient plus responsables en vivant une vie plus saine, bonne bouffe, exercise, écrase la cigarette, diminue l’alcohol, cesse les drogues. Moins de malades, moins de coûts, plus de temps pour améliorer le système…meilleurs rendements dans les bureaux…boule de neige…

    • Tout à fait raison. De plus pour ceux qui ne se responsabilise pas qu’ils en paient le coût sur leur impôts. Et concernant les listes d’attente ceux qui ont pris soin de leur santé passent en premier.

    • Quelqu’un a-t-il pensé que plus nous vivons vieux et plus nous coûtons cher au système…??? Ça ressemble à un chien qui court après sa queue…

    • A Marius:
      Oui mais si tu as plus de qualité de VIE je veux avoir la possibilité de prendre une petite pilule, ce qui n’est pas le cas actuellement.

  6. Sachant que je suis complètement hors sujet, je recommande la lecture d’ un article du site français Contrepoints intitulé : le socialisme en tartan ou l’incroyable déclin de l’Écosse.
    C’est un point de vue qui m’était complètement étranger.

  7. Bravo! à Denis Julien pour ses commentaires à Maurais Live ce matin..

    Bravo! à Jeff Filllion pour ses commentaires..

    Tellement rafraÎchissante cette absence de langue de bois dans le climat québécorien étouffant dans lequel baigne le Québec..

    Et le pire c’est que ce n’est qu’un début..

    Quitter le Québec.com .. je pense que l’exode va reprendre de plus belle.

    Et que penser de la publicité dont bénéficie François Paradis.. Il est la saveur du jour à Choi et chez Québecor… Une campagne à la Isabelle Brais..

    L’art consommé de jeter les projecteurs sur le favori de la machine!..

    Quelle mauvaise comédie!..

  8. On chiâle que personne n’a le courage de s’attaquer à la bureaucratie et quand quelqu’un comme le Dr Barrette annonce une réforme importante du système de santé, on trouve le moyen d’y trouver des puces; les discussions à l’émission les Ex de RC en est un bon exemple; même Marie Grégoire a trouvé le tour de semer le doute. Voulez-vous bien le laisser agir, pour une fois qu’un politicien mets ses culottes (et ils sont grandes!!!) et tente d’améliorer un système de santé devenu un jeu de ping pong. Qui ne s’est pas promené d’un bureau à l’autre dans les institutions de santé et revenir chez lui en grogne? Personne n’est responsable de rien au Québec; le no fault de la SAAQ en est un excellent exemple. On parle bien d’imputabilité pour se gargariser de rhétorique mais ça reste figé dans la théorie. De grâce, laissons agir ce rare ministre qui a le courage et l’audace de proposer un changement qui va dans le sens d’accroître la responsabilisation des directions de service en santé et services sociaux. Si les résultats ne suivent pas, alors on pourra le critiquer mais pas avant.

    P.S. Je vous donne un exemple vécu aujourd’hui. Je suis sur une liste d’attente pour un médecin de famille depuis un an dont l’inscription se fait au CLSC. Je vais au CLSC pour m’informer de l’avancement de mon dossier. On me dit qu’après l’inscription c’est le Centre hospitalier qui fait le suivi et on me donne un numéro de téléphone à composer. Alors, je compose le numéro et je subis un long message avec des choix et rien qui correspond à l’information que j’ai besoin sur le suivi des listes d’attentes; aucune possibilité de parler à quelqu’un-e. Et je pourrais vous en donner bien d’autres exemples de perversions bureaucratiques du système québécois de santé.

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