Bombardier: Un fleuron qui se flétrit

Ce n’est pas le message principal que voulait transmettre le président et chef de la direction de Bombardier, Alain Bellemare, lors de l’annonce des résultats du 4e trimestre de 2015, mais malgré les sourires saisis à la caméra, le « fleuron » québécois se rapprochait dangereusement de la phase terminale.

Dans un pareil contexte, Air Canada aurait pu exiger n’importe quoi. Et elle en a profité. Sous la pression du gouvernement Trudeau aux prises avec une Nième demande d’aide de Bombardier, Air Canada a marchandé… et a gagné. Il fallait bien démontrer que l’appareil était « vendable ». En échange d’une lettre d’intention d’acheter 45 avions CSeries, Air Canada a imposé aux gouvernements Couillard et Trudeau d’abandonner le litige qui obligeait la compagnie aérienne à faire l’entretien de ses avions à Montréal. Le ministre fédéral des Transports Marc Garneau, quant à lui, se propose de « moderniser » la loi relative à la privatisation d’Air Canada dans le but de lui éviter de nouveaux litiges… Plus d’espoir, donc, pour les employés d’Aveos qui espéraient depuis mars 2012 voir revenir les emplois en sol québécois. (Pas inutile de rappeler ici qu’Aveos ferme ses portes en 2012 quelques jours après que le syndicat des employés ait menacé de faire la grève.)

Dans toute cette affaire, s’il y a quelqu’un que l’on pourrait féliciter pour ses talents de fin stratège et de très bon négociateur c’est le PDG d’Air Canada, Calin Rovinescu. Comment ne pas gagner en effet, devant un patient aussi amoché et qui a presqu’épuisé le capital de générosité dont a bénéficié une compagnie qui en est à sa 51e demande d’assistance gouvernementale?

Le portrait de Bombardier et de la CSeries n’est pas joli. Qui s’y risque parie beaucoup. Et j’ai nommé le gouvernement du Québec, avec de l’argent emprunté, ne l’oublions pas. Voici quelques données qui pourraient expliquer certaines oppositions à l’injection de nouveaux milliards dans la plus récente innovation de Bombardier. À la veille de l’entente Bombardier-Air Canada:

  • Aucune nouvelle commande pour la CSeries depuis 2014 – The Economist évoque la rude guerre de prix des constructeurs Airbus et Boeing ainsi que les fortes inquiétudes du marché sur la viabilité financière de Bombardier. Ajoutez à cela, les options de financement que Bombardier ne peut offrir à des clients potentiels, et le choix est clair. Quand c’est rendu qu’on compte sur l’Iran pour acheter nos avions…
  • Parlant de viabilité financière, le cours de l’action de Bombardier a glissé sous la barre de 1$, ce qui en a fait un « penny stock« . Depuis, l’action a légèrement repris de la vigueur mais un tel statut fait en sorte que l’action est en voie de se disqualifier pour les grands indices boursiers. La direction de Bombardier songe maintenant à recourir à la consolidation des actions (regrouper les actions de façon à en élever artificiellement la valeur). Encore ici, pas un bon signal.
  • La mauvaise gestion de Bombardier et son fort degré de dépendance chronique envers les fonds publics font réagir. « Quand tout ça va-t-il finir? », se demandent les gens qui ne croient ni au B.S. corporatif ni aux promesses d’emplois que l’on fait miroiter. Selon La Presse,

Depuis 1966, Bombardier a présenté 50 demandes d’aide financière à Ottawa et obtenu 1,3 milliard $ par le biais de différents programmes, dont 350 millions pour la C Series. Selon Industrie Canada, l’entreprise a remboursé 543 millions jusqu’ici.

  • La structure à votes multiples qui confère tout le pouvoir décisionnel de l’entreprise (14% des actions détenues par la famille Beaudoin-Bombardier leur assurent un contrôle de 54% de la compagnie) rebute les investisseurs institutionnels (grands fonds mutuels, gestionnaires de fonds de pension) selon le Globe and Mail et plusieurs analystes financiers.
  • Conséquence d’un contrôle de la famille Beaudoin-Bombardier (jugée incompétente), de la trop forte dépendance envers des fonds publics et des rapports quasi-incestueux entre l’entreprise et le politique? Incapacité du nouveau président Bellemare de trouver des partenaires privés pour partager le risque du dernier droit de l’aventure de la CSeries. Selon Reuters, même des compétiteurs directs ont été approchés.
  • Enfin, même après avoir offert au constructeur européen Airbus, une participation majoritaire dans la CSeries, Reuters nous apprend que les discussions sont interrompues. Airbus conclut que le risque est trop élevé.

Difficile de saisir, après tout ça, pourquoi Air Canada s’engage à acheter 45 avions de la CSeries, non?

Non.

Ce serait sans compter sur le pouvoir de symboles identitaires autant canadien que québécois: celui pour le gouvernement canadien d’être parmi les pays qui jouissent (!) d’un secteur aéronautique et celui du Québec de compter un « fleuron » à la fin pointe de l’ingénierie aéronautique.

Le contribuable, dernier recours des politiciens pour sauver un fleuron

Et là, le monde, on vient de tomber dans le monde de la politique. Celui qui joue la carte du nationalisme économique québécois en faveur d’Air Canada et de Bombardier mais à la défaveur des contribuables canadiens et québécois. Impossible que le gouvernement du Québec (1 milliard US dans la CSeries) ne pratique pas une forme d’acharnement thérapeutique. Ce que les grands gestionnaires  jugent comme un investissement trop imprudent, le gouvernement du Québec, lui, l’imposera aux contribuables du Québec.

En octobre 2015, vous et moi devenons donc actionnaires avec de l’argent emprunté, de 49,5 % de la CSeries (contre 50,5% pour Bombardier toujours en contrôle), par la voie d’une société en commandite dirigée par l’ex-premier ministre Daniel Johnson, proche conseiller de Philippe Couillard! Selon le ministre Jacques Daoust, appuyé par le premier ministre Philippe Couillard:

« Ce partenariat d’affaires qui est inédit dans le secteur aérospatial s’inscrit dans le cadre du nouveau modèle d’affaires du gouvernement québécois : l’État partenaire, et non l’État subventionnaire. »

Un partenariat « inédit », qu’ils disent. Ben oui.

Dissonance cognitive et incohérence

Que pouvons-nous en tirer?

  • Qu’après le refus d’investisseurs institutionnels et l’incapacité de Bombardier de se lier à des partenaires privés, c’est vous et moi, contribuables, qui accourons au secours de Bombardier, pour une Nième fois, avec de l’argent emprunté, dans une industrie fortement volatile et à haut risque.
  • Que le discours sur le maintien des emplois est non seulement illusoire; il est malhonnête. Les politiciens et les analystes qui croient qu’on peut « maintenir des emplois » à coups de subventions, mais au risque de voir s’écrouler une compagnie ou de nuire à leurs actionnaires font de la dissonance cognitive. Les gens veulent un fleuron, un siège social? Pour avoir un siège social, il faut une compagnie en santé. Et pour avoir une compagnie en santé, le prix à payer est quelques fois de faire de cruelles coupures d’emplois. Apprenez la leçon! Le maintien d’emplois est un leurre.
  • Qu’il est incompréhensible de comprendre pourquoi les politiciens, tous partis et tous niveaux confondus, repartent une nouvelle ronde qui vise à exiger de la part d’Air Canada la création de nouveaux emplois en sol canadien et québécois. N’ont-ils pas appris? Si une loi peut être annulée (« modernisée ») et servir de monnaie d’échange lors d’une négociation, n’est-il pas un peu crétin de répéter l’expérience?
  • Ce qu’on doit en comprendre est plutôt l’impuissance des gouvernements d’exiger du secteur privé des conditions qui mettent en péril la survie d’une entreprise, fleuron, pas fleuron.
  • Que les gens (le PM Couillard par exemple) qui exigent d’Ottawa de subventionner Bombardier simplement parce que c’est « à notre tour », ou parce qu’Ottawa a subventionné l’industrie automobile de l’Ontario sont incohérents. Ce sont les mêmes qui trouvent indécent le rapprochement que fait le PM Brad Wall lorsqu’il exige, en retour de subventions à Bombardier, un dialogue plus constructif sur le passage d’Énergie-Est au Québec.

On dit que la population québécoise tient à ses fleurons. Je crois plutôt que c’est la facture politique qui guident les décisions entourant Bombardier depuis sa création jusqu’à aujourd’hui avec la CSeries. Oh! On dira que nous préparons l’avenir, que nous participons à la 4e révolution industrielle. Que nous assurons le maintien d’emplois de qualité. Que si ce n’était de la structure des actions multi-votantes, la Chine aurait mis la main sur notre fleuron québécois.

Alors c’est écrit dans le ciel. Les gouvernements continueront de prendre notre argent pour « sauver » Bombardier. Parce que ce dont le contribuable est parfois victime, c’est du nationalisme économique québécois qui nuit davantage à une compagnie qu’il ne l’aide à conquérir le monde. Quand une famille jugée incompétente exerce un contrôle de 54% sur une compagnie québécoise (par peur de perdre un siège social ou des emplois), il peut arriver qu’elle l’amène à demander la respiration artificielle… aux frais des contribuables et des travailleurs qu’on aura illusionnés à coups de discours nationalistes et de maintien d’emplois.

À savoir si le Canada est suffisamment solide et outillé pour supporter à ce point une industrie aéronautique, la démonstration est loin d’avoir été faite. Ce ne serait pas si fou d’imaginer le jour où l’on devra, finalement, vendre la CSeries. Bombardier ne l’avait-elle pas offerte à Airbus???

Parlant de « fleurons » québécois et du maintien de sièges sociaux au Québec, je terminerais ici avec une suggestion destinée aux partisans du nationalisme économique. Assurez-vous donc que ces fameux « fleurons » se gèrent bien au lieu de faire des crises d’hystérie lorsqu’elles sont acquises par des investisseurs « étrangers ». Autrement, on va finir par nationaliser tous les secteurs d’activités au Québec. Déjà que c’est bien parti pour ce qui est de Bombardier…

Je terminerai sur cette très éclairante citation:

Bombardier is going through a bizarre metamorphosis. It’s on its way to becoming, in effect, a ward of the state under the control of a private family. It’s a clever trick that should never have been allowed to happen. If Bombardier wants another dollop of taxpayer loot, which it does, the family that oversaw the massive value destruction should be invited to step aside. – Eric Reguly, The Globe and Mail, Why reward Bombardier families after their epic management sins?

9 réflexions sur “Bombardier: Un fleuron qui se flétrit

  1. Que Bombardier vende la division CSeries et se concentre sur ce qui a fait sa force dans le passé, soit construire des trains de métro etc……Il y a quelques années, la famille Beaudoin a sorti les véhicules récréatifs (motoneiges, VTT, Sea-doos etc….) de la compagnie-mère afin de fonder une nouvelle entité soit BRP (Bombardier Recreative Products) (où était l’office de la langue française). En se débarrassant de la SérieC, nous n’aurons pas besoin de les subventionner….et, si jamai la compagnie qui reste a des problèmes financiers, «qu’on la laisse péter au frette»….il y a quand même des limites à subventionner des maudits canards boiteux…..quand on n’a même pas les moyens de décrotter nos p’tits vieux dans les CHSLD..
    Quant au dilemme avec Air Canada, je ne suis pas un «syndicâlisse», mais les gouvts devraient les forcer à revenir à Montréal pour l’entretien de leurs avions tel que spécifié dans le contrat original de 1988 afin de recréer les 1769 emplois qui y étaient rattachés.

    D’un autre côté, le nouveau prés. de Bombardier a du front tout le tour de la tête de couper 2400 emplois au Québec (7000 au Canada) pour en créer ailleurs avec NOTRE argent. On me dit aussi qu’ils veulent transférer la comptabilité (80 emplois) au Costa Rica… Que font nous gouvts à part les regarder faire et ressembler à des momies .??? Pour résumer le tout…PAS DE SUBVENTION ET QUE L’ON RAMÈNE LES EMPLOIS LIÉS À L’ENTRETIEN DES AVIONS D’AIR CANADA À MONTRÉAL. Pourquoi faire simple quand on peut compliquer????,,,,,

  2. Ces avions de la CSeries produits par Bombardier sont tellement fantastiques que les client se ruent pour acheter… ceux de ses compétiteurs. Il me semble déjà qu’il y a un message là-dedans.
    Ce gouvernement qui offre une assistance financière aux compagnies dites  »fleurons » pour les maintenir en vie est le même qui offre à ses citoyens une assistance médicale pour les aider à mourir.

  3. Il est trop tard! Le plan de sauvetage est déjà en marche.. Trudeau devrait sous peu (fin mars) impliquer le fédéral.

    A Tasha Kheiriddin, qui avait exprimé avec fermeté sa voix discordante à l’intérieur du panel (Lessard/David) de Radio-Cane jeudi dernier, Céline Galipeau avait clos le débat par cette phrase typique de la condescendance nationaliste québécoise : »On vous aime quand même Tasha »..

    Le nationalisme économique rallie les trois principaux partis au Québec et Trudeau n’a d’autres choix que de céder à la pression de ceux qui tirent les ficelles au pays.. et qui craignent par dessus tout la désagrégation du pays.

    Michel David a déclaré que le refus d’aider Bombardier donnerait des munitions aux nationalistes québécois.

    Justin Trudeau n’a pas été élu pour devenir le fossoyeur du Canada… et les stratèges du PLC vont tout faire pour éviter de donner des munitions aux séparatistes..

    .

    • J’ai également écouté ce mini débat des trois analystes, et je n’ai pas senti de condescendance nationaliste de la part de Mme Galipeau. Je crois plutôt qu’elle essayait de de calmer Tasha car ils étaient deux contre elle. Vous ramenez toujours tout au nationalisme Québecois et devriez peut-être changer de cassette. Toutes les nations du monde sont nationalistes et c’est normal, mais pourquoi serait-ce un gros péché d’être nationaliste pour un Québecois ???

    • Des fois, il y aurait de quoi répondre à certains nationalistes de leur rappeler des situations précédents avec Tricofil et la nationalisation de l’amiante, comment la situation a tourné. J’espère pour eux que Bombardier ne sera pas un « Tricofil 2.0 » sinon ils vont en entendre parler.

      Je me demande bien comment le Québec aurait été si on avait élu Camille Samson et les créditistes au lieu de René Lévesque et ses péquistes en 1976? À propos, j’avais écrit une petite chansonette basé sur la chanson « les Ricains » de Michel Sardou en novembre 2014 en pensant si on n’avait pas élu le PQ. Je me demande si je devrais pas en faire une autre version de cette chansonnette avec les crédidistes?😉

  4. Pingback: CHRONIQUE: Enfin le retour aux déficits + Qui veut coucher avec Bombardier? – Le blogue de Joanne Marcotte

  5. Parlez de Bombardier ou de la cimenterie de port daniel sans mentionné l implication et de l omni-présence de daniel johnson dans ses 2 dossiers la faut le faire

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